Vietnam: visés par des coupes drastiques, des fonctionnaires sous le choc
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Bangkok (AFP) - Une décision "tellement rapide et imprévisible": comme Nguyen Linh, des milliers d'agents publics vietnamiens s'interrogent, après que les autorités communistes ont validé mi-février une réforme radicale visant à licencier 20% des fonctionnaires sur les cinq prochaines années.
Ce fonctionnaire a accepté de partir avec un solde pour tout compte de "quelques milliards de dongs", estimé à hauteur de 100.000 euros, à huit années de la retraite, fixée à 62 ans.
L'offre, généreuse rapportée au coût de la vie au Vietnam, lui permet de "s'échapper d'un environnement politique compliqué", explique-t-il sous un pseudonyme, et sans donner de détails sur son activité professionnelle.
"Je soutiens l'effort de réduire la bureaucratie", développe-t-il, même s'il souligne ne pas avoir eu "de temps pour réfléchir et se préparer."
La confusion a gagné les rangs de la bureaucratie vietnamienne, bouleversée dans des proportions historiques par un pouvoir soucieux d'accroître l'efficacité administrative au nom de la croissance, et de réduire les dépenses par milliards de dollars.
Beaucoup de fonctionnaires attendent de savoir s'ils sont confirmés à leur poste, alors que d'autres ont eu moins de 24 heures pour décider s'ils voulaient continuer à travailler, dans un environnement de concurrence accrue, ou accepter de prendre leur retraite anticipée.
- "Coûts humains" -
Le projet, validé mi-février par les députés, prévoit de ramener le nombre de ministères et d'agences gouvernementales de 30 à 22. La fonction publique, les médias d'Etat, la police et l'armée subiront également des restructurations.
Le gouvernement a dit vouloir supprimer un emploi public sur cinq au cours des cinq prochaines années, ce qui pourrait concerner des centaines de milliers de personnes.
Cette initiative évoque la vaste offensive lancée aux Etats-Unis par le président Donald Trump et le milliardaire Elon Musk pour sabrer les dépenses fédérales, ou l'Argentine, où le dirigeant Javier Milei, chantre des coupes "à la tronçonneuse", se targue de la suppression de 33.000 emplois publics en un an.
Les agents qui ont conservé leur emploi s'interrogent sur le nouvel organigramme.
"Il y aura tellement de chefs et d'employés", constate Le Thu Thuy, 52 ans, administratrice dans un ministère nouvellement fusionné."Qu'est-ce qu'ils vont tous faire ici ?"
La fonction publique a employé environ deux millions de personnes en 2022, selon des données officielles, mais l'Organisation internationale du travail estime que ce chiffre serait plus élevé.
Le gouvernement a déjà indiqué que 100.000 fonctionnaires seraient licenciés ou se verraient proposer un départ anticipé à la retraite, mais il n'a pas clarifié comment il allait atteindre ses objectifs.
"Il existe de vrais coûts humains derrière ces efforts pour l'efficacité", analyse Zachary Abuza, professeur au National War College de Washington, spécialisé dans les questions liées à l'Asie du Sud-Est.
- "Chaos" -
Il n'est pas certain que le secteur privé puisse absorber le surplus de demandeurs d'emplois, poursuit-il.
"Pensez à ceux qui travaillaient dans les médias d'Etat.Ce n'est pas comme s'il existait des médias privés solides pour les recruter", ajoute-t-il, car tous les médias au Vietnam sont contrôlés par le parti unique.
Plusieurs journalistes ont indiqué à l'AFP qu'ils avaient été licenciés sans préavis.L'un d'entre eux est devenu chauffeur de taxi, après que sa carrière de douze ans comme producteur de télévision a été soudainement interrompue en janvier.
Selon les autorités, les économies pourraient s'élever à 113.000 milliards de dongs, soit plus de 4,3 milliards d'euros, sur les cinq prochaines années, malgré des coûts supérieurs -presque 5 milliards- pour les retraites et les indemnités de départ.
Mais à long terme, le pouvoir communiste espère qu'une bureaucratie plus efficace pourra doper la croissance économique, déjà forte (7,1% en 2024), grâce à l'activité manufacturière destinée à l'exportation.
"Je pense qu'ils peuvent le faire (supporter le coût de la réforme) sans causer trop de dommages financiers...et je pense qu'ils supposent qu'ils seront récompensés par d'autres investissements à l'avenir", estime Zachary Abuza.
Des experts ont aussi souligné la proximité du prochain congrès du parti, en 2026, qui motiverait l'actuel secrétaire général To Lam, considéré comme la personnalité politique la plus influente du pays, à asseoir son autorité en vue d'une réélection.
La réaction des Vietnamiens qui n'étaient par directement affectés par les coupes, est mitigée.Certains estiment que la réforme va améliorer l'environnement des affaires, mais d'autres craignent un "chaos".
"Ça ne devrait pas se passer comme ça", explique un ancien combattant âgé de 85 ans, qui a refusé de donner son nom.Pour lui, les coupes drastiques servent à éloigner les personnes qui "n'appartiennent pas à certains groupes d'intérêt" proches du pouvoir.
"J'ai rejoint l'armée en 1958 pour unifier le pays.Personne ne s'attendait à ce que la libération conduise à un pays aussi chaotique qu'il l'est aujourd'hui."